Pourquoi les Rothschild retirent leur
banque de la Bourse

ANALYSE – Ce «take private» symbolise la revanche de la famille après la nationalisation, en 1981, de la banque Rothschild, dirigée par le père de David.

Ce «take private» sonne comme un symbole de la revanche réussie des héritiers de Guy de Rothschild, quarante-deux ans après la privatisation de la banque familiale par le pouvoir mitterrandien. Créée en 1983, Rothschild & Co va quitter la Bourse de Paris.
Concordia, holding de la famille Rothschild, à la tête de 38,9 % du capital de vote de la banque d’affaires de l’avenue Messine à Paris, a annoncé une OPA au prix de 48 euros par action. Le mardi Les sagas et les stratégies de l’éco. La vie et les coulisses des entreprises, du monde des affaires et de celles et ceux qui l’animent, par Bertille Bayart.

Cette offre, en cash, représente une prime de 36 % sur le cours des six derniers mois et de 15 % sur le sommet historique du 13 janvier 2022 (41,85 euros). Elle valorise la banque 3,75 milliards d’euros. Une offre jugée «particulièrement généreuse pour les
actionnaires minoritaires, par un observateur. La famille démontre ainsi sa volonté de faire aboutir l’opération».

Des débuts difficiles

«Aucun des métiers du groupe ne requiert de faire appel aux marchés de capitaux», explique la famille. De fait, la banque n’a jamais réalisé d’augmentation de capital. Ses trois grands métiers, le conseil en fusions et acquisitions (M&A), la banque privée et le private equity, nécessitent peu de capitaux. Et leurs performances doivent «être appréciées sur le long terme, le statut de société privée apparaît dès lors plus pertinent que celui d’une société cotée», ajoute Concordia.
Ce choix de développer l’entreprise à l’abri des soubresauts de la Bourse intervient à un moment clé de l’histoire de la banque d’affaires. En septembre, David de Rothschild, son fondateur, a confié la présidence du conseil de surveillance à Marc-Olivier Laurent, un pilier de la banque. C’est la première fois qu’un banquier extérieur à la dynastie accède à de telles responsabilités.

En 2018, le patriarche avait cédé la direction opérationnelle de Rothschild & Co à son fils Alexandre.
Depuis plus de deux cents ans, l’histoire de la famille Rothschild est intimement liée à celle du capitalisme. En revanche la création de Rothschild & Co date seulement de 1983. Sous la présidence de François Mitterrand, la banque historique, Rothschild Frères, est nationalisée et la famille se trouve expropriée. Pour le gouvernement socialiste de Pierre Mauroy, la nationalisation de cette banque, où Georges Pompidou exerça pendant une dizaine d’années jusqu’à sa nomination comme premier ministre en 1962, avait valeur de trophée.
Juif sous Pétain, paria sous Mitterrand, pour moi cela suffit Guy de Rothschild, au journal Le Monde.


Une fois nationalisée, en 1982, Rothschild Frères prend le nom d’Européenne de Banque et est aussitôt cédée à une autre banque nationalisée: le CCF. Elle est revendue en 1991 à Barclays, pour être rayée des registres du commerce. «Lors de la nationalisation, le gouvernement avait présenté la banque Rothschild Frères comme poussiéreuse et
moribonde, mais elle avait en réalité de très beaux restes», explique un bon connaisseur.
Historiquement spécialisée dans la gestion de fortune, avec sa grande rivale de toujours, la banque Lazard Frères, installée à deux pas, boulevard Haussmann, elle a participé au développement des grands groupes français. Les champions du CAC 40 se sont internationalisés très tôt, ce qui fait leur grande force. «Ces champions doivent beaucoup aux grandes banques d’affaires françaises de l’époque: Lazard et Rothschild mais aussi Paribas et Indosuez», explique un banquier.


Remonté à bloc contre la nationalisation, Guy de Rothschild avait adressé en 1981 un pamphlet resté célèbre au journal Le Monde: «Juif sous Pétain, paria sous Mitterrand, pour moi cela suffit.» Refusant de s’avouer vaincu, dès 1983, son fils, David de
Rothschild, jeune quadra, fonde avec l’aide de son cousin Éric et d’une poignée de fidèles, une nouvelle entité. Impossible d’entrer en compétition avec l’ex-banque Rothschild Frères. Pour contourner l’obstacle, David de Rothschild réactive une société acquise par la famille en 1838 et tombée en désuétude: Paris Orléans. La branche anglaise dirigée par Evelyn de Rothschild participe à l’aventure.
Les débuts sont difficiles, la mode n’est pas encore aux boutiques de M&A et les grandes banques dominent le marché du conseil. La percée va prendre des années. Mais la mécanique est lancée. Les valeurs familiales sont mises en avant: pas de deals hostiles, un contrôle serré du capital et la recherche des meilleurs talents. La famille a employé deux futurs présidents de la République: en 2010, à 32 ans, Emmanuel Macron fut son plus jeune associé gérant.

Présente dans 45 pays

Evelyn, le patron de la banque britannique NM de Rothschild & Sons, choisit David pour successeur dès 2003. Concordia est créé pour unir les deux maisons sous le même toit. Mais il n’est pas encore question de fusion. Les banques de Paris et de Londres sont définitivement unifiées en 2012. Et en 2015, Paris Orléans devient Rothschild & Co.

L’ensemble est focalisé sur le conseil financier, par nature cyclique. Les métiers de la gestion privée et du private equity sont alors développés à marche forcée par David et son fils Alexandre. Sur les neuf premiers mois de 2022, les revenus ont dépassé 2,2 milliards d’euros, en hausse de 11 % sur un an. Les résultats proviennent pour moitié du M&A, pour 20 % de la gestion privée et d’actifs et pour le solde du private equity et de la dette privée. David de Rothschild a bâti en quelques décennies une des plus puissantes banques d’affaires. Rothschild & Co figure parmi les dix premiers acteurs du conseil financier au
monde. Numéro un en France, la banque a conseillé plus de 100 milliards d’euros d’opérations de M&A impliquant des intérêts français l’an dernier, selonl’Agefi.
L’an dernier Rothschild & Co a travaillé sur les plus importantes transactions d’Europe, avec notamment l’introduction en Bourse de Porsche par Volkswagen, l’acquisition de Partner Re par Covea pour 9 milliards de dollars, la nationalisation du groupe énergétique allemand Uniper ou encore le rapprochement des opérateurs de satellites Eutelsat et OneWeb. La banque est aujourd’hui présente dans quarante-cinq pays. Le gigantesque marché américain est encore dominé par les grandes firmes de Wall Street. Mais elle a avancé ses pions avec des bureaux un peu partout en Amérique du Nord, pour être au plus
proche des clients.